« Ça va ? » « Ouais. » « Ta journée ? » « Bof. » Et la porte de la chambre qui se referme.

Des parents nous racontent cette scène toutes les semaines, souvent avec la même phrase derrière : avant, il me racontait tout.

Le dialogue avec un adolescent ne se rétablit pas en trouvant la bonne question. Ça, c’est la première chose qu’on découvre quand on cherche vraiment.

D’abord, tout le silence n’est pas un problème

Un adolescent qui se tait un peu, qui garde des choses pour lui, qui préfère ses amis à la table familiale, fait exactement ce qu’il doit faire. Il se sépare. C’est le travail de cet âge-là, et c’est plutôt bon signe.

Ça n’empêche pas que ce soit dur à vivre. On peut très bien comprendre intellectuellement que c’est normal et se sentir quand même mis à la porte.

La question n’est donc pas « est-ce qu’il me parle autant qu’avant » mais « est-ce qu’il va bien ». Ce n’est pas la même chose, et confondre les deux est ce qui fait déraper beaucoup de familles.

Ce qui referme la porte plus vite que tout

Le retour de l’école. Ce moment précis, entre le franchissement du seuil et le sac posé par terre, où trois questions tombent d’affilée.

Comment ça s’est passé, tu as eu ta note, tu as pensé à parler à ta prof. Aucune n’est malveillante. Additionnées, elles ressemblent à un contrôle, et l’adolescent répond ce qu’on répond à un contrôle : le minimum.

Il y a aussi ce qui suit quand il se met à parler. Il commence à raconter une histoire avec un copain, et en trois phrases on lui a dit ce qu’il aurait dû faire. Il ne finit pas son histoire. La prochaine fois, il ne la commencera pas.

Et puis il y a la comparaison, la référence à ce que faisait le grand frère, ou à ce qu’on faisait soi-même à son âge. Là, c’est terminé pour la soirée.

Les moments où ça parle vraiment

Ce ne sont jamais les moments qu’on a prévus pour ça.

La voiture revient sans arrêt dans les entretiens. On est côte à côte, on ne se regarde pas, il y a une fin annoncée au trajet, et personne ne peut partir. C’est un dispositif étonnamment efficace, et beaucoup de parents s’en aperçoivent par hasard.

Il y a aussi le tard le soir, quand on a envie de dormir et qu’un ado débarque dans la cuisine à 23 heures pour parler de rien. Ce rien est souvent l’emballage de quelque chose. Ceux qui répondent « on verra demain » n’ont pas la conversation, ni demain ni après.

Et il y a les activités communes où la parole n’est pas le sujet principal. Cuisiner, bricoler, marcher avec le chien. L’attention est ailleurs, ce qui rend le reste dicible.

Écouter sans vouloir régler

C’est probablement le conseil le plus difficile à appliquer, surtout pour des parents qui aiment leur enfant et voudraient lui éviter de souffrir.

Un adolescent qui raconte un problème ne demande presque jamais de solution. Il teste s’il peut déposer quelque chose sans que ça déclenche une tempête, un plan d’action ou une inquiétude qu’il devra ensuite gérer, lui.

« Ah oui, c’est moche » suffit souvent. Rester assis, ne rien proposer, résister à l’envie d’appeler la mère du copain en question. Si votre avis est vraiment attendu, il vous le demandera, et généralement il le demande explicitement.

Le téléphone

Autant le dire : il est presque toujours cité comme le problème principal, et il l’est rarement.

Ce qui abîme le dialogue, ce n’est pas l’écran en lui-même. C’est qu’il devienne l’unique sujet de conversation entre vous. Quand les seuls échanges de la journée portent sur le temps passé dessus, il ne reste plus d’espace pour autre chose.

Le cadre reste nécessaire, personne ne dit l’inverse. Mais un cadre posé une fois, tenu tranquillement, occupe moins de place qu’une négociation qui recommence chaque soir.

Le repas du soir, ce champ de bataille

Beaucoup de familles concentrent toutes leurs attentes sur ce moment-là. C’est souvent le seul de la journée où tout le monde est réuni, alors on voudrait qu’il serve à quelque chose.

Le problème, c’est que trente minutes ne peuvent pas porter à la fois le point sur les devoirs, la question du week-end, le rappel sur la chambre à ranger et une vraie conversation. Quand on essaie de tout y mettre, il ne reste que les rappels.

Des parents nous disent avoir vu la situation se détendre simplement en décidant que le repas ne serait plus le lieu des sujets qui fâchent. Les questions logistiques se règlent avant ou après, par message si besoin, et la table redevient un endroit où on peut parler de rien.

Un adolescent qui ne redoute plus le dîner y reste plus longtemps. C’est parfois tout ce qu’il faut pour que les conversations reprennent d’elles-mêmes.

Ce qui ne se négocie pas

Rouvrir le dialogue ne veut pas dire tout accepter.

La sécurité, la santé, le respect des personnes dans la maison, la scolarité dans ses grandes lignes : ces sujets restent du ressort des adultes, et un adolescent a besoin qu’ils le restent, même s’il proteste.

Ce qui se discute, c’est le reste. Les horaires, l’organisation, les libertés qui s’élargissent avec l’âge. Un jeune qui obtient des marges de manœuvre sur ces terrains-là supporte beaucoup mieux les limites sur les autres.

Quand ce n’est plus seulement l’adolescence

Il y a un moment où le repli demande autre chose que de la patience.

Ce qui doit alerter, ce n’est pas un comportement isolé mais un changement durable : un jeune qui ne voit plus personne, qui abandonne ce qu’il aimait, qui ne dort plus ou dort tout le temps, dont les résultats s’effondrent brutalement, qui refuse d’aller en cours, ou qui exprime que rien n’a plus de sens.

Dans ces situations, il ne faut pas rester seul avec ça. Le médecin traitant, l’infirmière ou le psychologue de l’établissement sont des portes d’entrée simples. Fil Santé Jeunes, au 0 800 235 236, répond gratuitement et anonymement aux jeunes comme aux parents. Et le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable 24 heures sur 24 par toute personne inquiète pour elle-même ou pour un proche.

Demander de l’aide tôt n’est jamais exagéré. C’est même généralement ce qui évite d’en arriver à l’urgence.

L’adolescent qu’on emmène de force

Nous en recevons régulièrement, assis en bout de canapé, capuche sur la tête, persuadés qu’on les amène chez quelqu’un chargé de les remettre dans le droit chemin.

Ça peut fonctionner quand même, à condition que la professionnelle démonte cette idée dans les cinq premières minutes. Mais c’est plus long, et ça part avec un handicap.

Ce qui marche mieux, c’est de proposer sans imposer. Lui dire que ce lieu existe, qu’il peut y aller sans ses parents s’il préfère, et que ce qu’il y dira ne sera pas rapporté à la maison. Beaucoup d’adolescents refusent la première fois et reviennent d’eux-mêmes sur le sujet quelques semaines plus tard.

Et quand les parents ne sont pas d’accord entre eux

C’est fréquent, et l’adolescent le repère immédiatement.

L’un serre, l’autre lâche, chacun trouve que l’autre exagère. Le jeune circule dans l’interstice, ce qui est logique de sa part, et le conflit finit par se jouer entre les adultes plutôt qu’autour de lui.

Quand c’est le cas, le travail commence souvent par les parents seuls. Ce n’est pas éluder le sujet, c’est le prendre par le bon bout.

Pour en parler

L’Association Couples et Familles du Rhône reçoit les parents, les adolescents et les familles au 284 rue Vendôme à Lyon 3, du lundi au vendredi. Un jeune peut être reçu seul, et ce qui se dit en entretien reste confidentiel.

Pour prendre rendez-vous ou simplement poser une question, appelez le 04 78 60 34 32.