« Je vous appelle, mais lui ne viendra pas. » C’est probablement la phrase que notre assistante entend le plus souvent au téléphone. Elle est presque toujours dite sur un ton d’excuse, comme si la demande était bancale.
Elle ne l’est pas. Quand un conjoint refuse de consulter, la personne qui reste avec le problème a le droit de chercher de l’aide pour elle-même, et ce n’est pas un lot de consolation.
Ce que le refus veut dire, la plupart du temps
Avant de conclure à de l’indifférence, il vaut la peine de regarder ce qui se cache derrière ce refus. Dans notre expérience, il traduit rarement un désintérêt pour la relation.
Il y a la peur du tribunal. Beaucoup de gens imaginent une pièce où on leur expliquera calmement, à deux contre un, tout ce qu’ils font de travers. Cette image est fausse, mais elle est très répandue.
Il y a la pudeur, parfois familiale, parfois culturelle. L’idée qu’on ne raconte pas sa vie privée à un inconnu, qu’on règle ses affaires entre soi, qu’en parler c’est déjà trahir.
Il y a la peur de ce qui pourrait sortir. Quand on pressent que certaines choses vont être dites, ne pas ouvrir la porte paraît plus sûr.
Et il y a, tout simplement, la peur que consulter signifie que c’est fini. Pour certaines personnes, franchir cette porte revient à admettre que le couple est perdu.
Aucune de ces raisons ne se combat par un argumentaire. Elles se dissolvent avec le temps, ou pas.
Ce qui ne fonctionne pas
Trois choses, que nous voyons régulièrement se retourner contre celui ou celle qui les tente.
L’ultimatum. « Tu viens ou je pars » produit parfois une présence physique, jamais une présence réelle. Quelqu’un qui vient sous contrainte s’assoit, croise les bras, et attend que ça se termine.
Le rendez-vous pris à son insu, en espérant l’y amener au dernier moment. La confiance qui manquait déjà en sort abîmée.
Et le recrutement d’alliés, la famille, les amis, les enfants, chargés de le convaincre. Ça transforme une difficulté de couple en affaire collective, et ça enferme l’autre dans le rôle de celui qui a tort.
Alors, venir seul, ça sert à quoi ?
À beaucoup de choses, mais pas forcément à celles qu’on imagine en poussant la porte.
D’abord, à souffler. Quand on vit depuis des mois dans une tension permanente, disposer d’une heure où quelqu’un écoute sans conseiller, sans juger et sans avoir d’intérêt dans l’affaire change déjà quelque chose à l’état dans lequel on rentre chez soi.
Ensuite, à comprendre le fonctionnement. Les couples en difficulté tournent presque toujours dans des cycles répétitifs : je reproche, il se ferme, je reproche plus fort, il se ferme davantage. Vu de l’intérieur, ce cycle est invisible et chacun est persuadé de réagir à l’autre. Vu d’un pas de côté, il devient identifiable, et on découvre où l’on peut cesser d’y participer.
Enfin, à clarifier ce que vous voulez, vous. Pas ce qu’il faudrait faire pour le sauver, pas ce que dirait votre mère. Ce que vous voulez. Cette question-là, personne ne se la pose sérieusement au milieu d’un conflit, et elle est pourtant la seule sur laquelle vous ayez prise.
Une relation change quand l’un des deux change
Il ne s’agit pas de promettre qu’en venant seul, vous transformerez votre couple. Ce serait malhonnête.
Mais une relation est un système. Quand l’un des deux modifie sa façon de réagir, l’autre ne peut pas continuer exactement comme avant, parce que ses réponses habituelles ne rencontrent plus la même chose.
Une personne qui cesse de relancer une dispute vingt fois, qui exprime un besoin au lieu d’un reproche, ou qui arrête de porter seule l’organisation du foyer, provoque un mouvement. Ce mouvement peut être un rapprochement. Il peut aussi révéler que la situation est plus figée qu’on ne le pensait. Dans les deux cas, on avance.
Ce que ce n’est pas
Ce n’est pas une thérapie dirigée contre l’autre. La conseillère n’entendra qu’une version de l’histoire, elle le sait, et elle ne construira rien sur l’idée que l’absent est le problème.
Ce n’est pas non plus une méthode pour le faire changer. Personne ne vous donnera de technique pour amener votre conjoint là où vous voulez qu’il aille. Si c’est l’attente, autant le dire tout de suite, elle sera déçue.
Comment en parler à la maison
Une fois les entretiens commencés, la question se pose : qu’est-ce qu’on en dit ?
Le plus utile est souvent d’en dire peu. Raconter la séance en détail, surtout ce que la professionnelle aurait dit, revient à rapporter un jugement extérieur dans la maison. Même quand ce n’est pas l’intention, c’est ainsi que ça s’entend.
Dire simplement que vous y allez, que ça vous fait du bien, et laisser la porte ouverte suffit largement. Beaucoup de conjoints réticents finissent par demander eux-mêmes s’ils peuvent venir une fois, souvent après quelques semaines, quand ils constatent que rien de menaçant n’en sort.
Si ce moment arrive, il n’est jamais trop tard. Un travail commencé seul peut se poursuivre à deux, avec la même professionnelle ou une autre selon ce qui semble le plus juste.
Ce que les enfants perçoivent pendant ce temps-là
C’est un argument que nous n’utilisons jamais pour culpabiliser qui que ce soit, mais il revient souvent dans la bouche des personnes que nous recevons, et il mérite d’être posé.
Les enfants, même petits, même quand on croit avoir bien protégé les apparences, perçoivent la tension. Pas le contenu des disputes, pas les griefs, mais le climat. Ils ajustent leur comportement en conséquence : certains se font tout petits, d’autres occupent bruyamment l’espace, d’autres encore se mettent à jouer les médiateurs entre leurs parents, ce qui n’est jamais leur place.
Beaucoup de personnes viennent nous voir en disant qu’elles auraient supporté la situation encore longtemps si elles n’avaient pas vu leur enfant changer.
Ce n’est pas une raison de plus de se sentir coupable. C’est simplement que faire quelque chose pour soi, même seul, produit aussi des effets sur ce que vivent les enfants à la maison.
Une situation où il ne faut pas chercher à faire venir l’autre
Ce qui précède suppose une relation où les deux personnes sont à égalité, même en conflit.
Ce n’est pas le cas quand il y a des violences, qu’elles soient physiques, verbales, psychologiques ou économiques. Dans ce contexte, la logique de travail commun ne s’applique pas, et chercher à amener l’autre en entretien peut aggraver la situation.
Si vous vous reconnaissez, le 3919 est joignable gratuitement et anonymement, et il oriente vers les dispositifs adaptés. En cas de danger immédiat, appelez le 17. Un accompagnement individuel reste possible et utile, mais dans un cadre pensé pour cette situation-là.
Et si tout cela mène à une séparation ?
C’est une crainte réelle, et il serait malhonnête de la balayer.
Un travail individuel peut effectivement conduire à conclure que la relation ne peut pas continuer telle quelle. Mais ce n’est pas la démarche qui crée cette conclusion, elle permet seulement de la formuler au lieu de la subir pendant des années.
Et quand la séparation devient la voie retenue, elle se déroule très différemment selon qu’elle a été pensée ou qu’elle explose. Notre association propose aussi de la médiation familiale, pour organiser la suite sans passer par un affrontement, en particulier lorsqu’il y a des enfants.
Pour commencer
Vous pouvez prendre rendez-vous seul, sans l’accord de personne et sans avoir à justifier l’absence de l’autre.
L’Association Couples et Familles du Rhône reçoit au 284 rue Vendôme à Lyon 3, du lundi au vendredi, en individuel, en couple ou en famille. Notre assistante répond au 04 78 60 34 32.
Venir seul n’est pas un demi-recours. C’est parfois le seul début possible, et ce n’est pas rien.
